Chiara, Claudio, Mattia, Niccolò et l’Orphée que nous avons été

On sait que le 22 mai commencera à Turin le procès contre quatre jeunes gens d’à peine plus de vingt ans emprisonnés depuis des mois en régime sévère de haute sécurité et poursuivis sous l’accusation de terrorisme pour avoir participé à une manifestation contre le chantier du train à grande vitesse dans la vallée de Susa, manifestation au cours de laquelle il n’y eut aucun blessé ni dans les forces de l’ordre ni chez les ouvriers du chantier : il y eut en tout et pour tout un compresseur brûlé. On sait que, en soutien à ces quatre-là et au millier de personnes poursuivies depuis des années pour leur combat contre un projet mafieux et mortifère, Erri De Luca a déclaré  le 1er septembre 2013 sur la version italienne du site Huffington Post que les travaux du TGV devaient être sabotés. Une plainte a été déposée par LTV, la société qui gère les travaux, De Luca a été mis en examen le 24 janvier.On sait peut-être moins que l’un des principaux leaders de la guerre politico-judiciaire menée contre les no-tav,  Francesco Caselli, procureur de Turin et héros de la post-gauche italienne, a démissionné de Magistratura Democratica  (équivalente du Syndicat de la magistrature français, en moins à gauche( !)) à  la suite de la publication dans le bulletin de cette organisation (avec avertissement et prise de distance de la rédaction) du texte qui suit, traduit par mes soins. Aujourd’hui, c’est Chiara, Claudio, Mattia, Niccolò, et tous leurs frères de combat qui sont l’Orphée que nous avons été…

Eurydice signifie littéralement trouver la justice. Orphée va au-delà de la frontière des vivants pour la ramener sur terre. J’ai connu et fait partie d’une génération politique passionnée de justice, et donc amoureuse d’elle au point de prendre les armes pour l’obtenir. Autour d’elle bouillonnait le XXe siècle, qui déplaçait à coup de révolutions les rapports de force entre oppresseurs et opprimés. Orphée descend en prenant en main son instrument et son chant soliste. Ma génération est descendue en chœur dans la révolte de la rue. Je ne déclare pas ici ses raisons : pour les battus, dans les salles des tribunaux spéciaux ces raisons étaient des circonstances aggravantes, utilisées contre eux.

Il y a dans la formation d’un caractère révolutionnaire le levain des émotions. Leur accumulation forme une avalanche. Le révolutionnaire n’est pas un rebelle, qui libère son tempérament, c’est au contraire une alliance serrée entre égaux dans le but d’obtenir justice, de libérer Eurydice.

Amoureux d’elle, nous acceptâmes le choc frontal avec les pouvoirs constitués. Au parlement italien qui alors hébergeait le plus fort parti communiste d’occident, aucun d’eux n’était avec nous. Nous fûmes libres d’hypothèques, de tuteurs, de pères adoptifs. Nous allâmes seuls, mais en masse, sur les pistes d’Eurydice. Nous connûmes les prisons et les condamnations sommaires construites sur des délits d’association qui n’avaient pas besoin de vérification des responsabilités individuelles. Chacun était coupable de tout. Notre Orphée collectif a été le plus emprisonné pour motifs politiques de toute l’histoire de l’Italie, beaucoup plus que la génération qui est passée par les prisons fascistes.

Notre Orphée a subi les souterrains,  un voyage sans retour pour beaucoup. Notre variante au mythe : notre Eurydice sortait à la lumière dans cette victoire remportée de force à ciel ouvert et en public, mais Orphée se retrouvait pris en otage.

Qu’est-ce qu’une jeunesse a de mieux à faire , sinon descendre libérer de ses fers Eurydice ? Ceux qui de ma génération s’abstinrent, désertèrent. D’autres firent corps avec les pouvoirs forts et constitués  et sont aujourd’hui la classe dirigeante politique italienne. Nous changeâmes alors les traits de notre pays, dans les usines, dans les prisons, dans les rangs de l’armée, dans les salles des classes et des universités. Jusque dans les stades, les supporteurs imitaient les slogans, les rythmes scandés dans nos manifestations. L’Orphée que nous avons été fut contagieux, remplit de soi la décennie 70. Ceux qui le désignent sous l’appellation « 68 » veulent abroger une douzaine d’années du calendrier. Une guerre civile fut menée, de basse intensité mais avec des milliers de détenus politiques. Une partie de nous se spécialisa dans les guet-apens et la clandestinité. Il y eut des actions meurtrière et spectaculaires, mais sans avenir. Cette partie d’Orphée crut être suivie d’Eurydice, mais quand elle se retourna dans le noir des cellules d’isolement, elle n’était pas là.

J’ai connu cette version de ces deux-là et de leur rapport, je les ai rencontrés à ciel ouvert dans les rues. Pauvre est une génération neuve qui  ne tombe pas amoureuse d’Eurydice et ne va pas la chercher même en Enfer.

Erri De Luca

 

 

Cocteau visionnaire savait qu’Orphée s’opposerait à la machine infernale en train de percer la vallée de Susa et qu’il n’hésiterait pas à descendre dans le tunnel pour le saboter et l’empêcher de répandre au-dehors les poisons dont la montagne est bourrée: amiante et pechblende radioactif.

Texte publié sur Les Contrées Magnifiques.

This entry was posted in En Italie, Répression, Textes & Analyses and tagged , , , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

1 Response to Chiara, Claudio, Mattia, Niccolò et l’Orphée que nous avons été

  1. Pingback: L’ajustice à l’italienne – Solidarité avec les opposantEs au TGV Lyon-Turin emprisonnéEs |

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

 

Les liens des commentaires peuvent être libérés des nofollow.