« A sarà düra ! » Retour sur le mouvement NO TAV

« A sarà düra ! »

Expression qui pourrait vouloir dire « ça sera dur », ou encore « ça va barder ». C’est devenu un des cris de ralliement de la contestation contre le désormais presque célèbre chantier de la ligne de Train à Grande Vitesse Lyon-Turin (ou « Trane Alta Velocita »), le mouvement « NO TAV ».

Nous vivons une époque « comique », où lorsqu’un mouvement qui dure depuis des années avec le soutien et la participation active de la majorité des habitant-e-s, monte en intensité, et atteint des manifestations à plus 70’000 personnes comme cet été, ponctuées à chaque fois par des affrontements avec la police et des sabotages du chantier de construction tout concourt à faire comme si rien ne s’était passé. D’un côté, les médias dominants et les partis politiques parlementaires, de la droite à l’extrême-gauche, condamnent unanimement une protestation qui « n’aurait pas lieu d’être », irait « à l’encontre du progrès », et serait tout bonnement « absurde ».

D’un autre côté, une partie des mouvements révolutionnaires s’emploie à ignorer gentiment un mouvement vu comme « réactionnaire » ou qui ne porterait que des revendications partielles.

On ne conjure jamais autant un mouvement que lorsqu’il est autonome, et se renforce à mesure qu’on le traite entre indifférence, mépris et lassitude.

Pourtant, au delà de certaines postures régionalistes ou identitaires, et de simples griefs réactionnaires contre « Le Progrès » (ce sacro-saint dispositif de répression préventive qu’il est devenu quasi-impossible de remettre en cause sans être assimilé au fascisme ou au romantisme) il y a clairement, dans cette lutte, des aspects qui permettent de dire sans se tromper qu’elle constitue une véritable ligne de front contre le capitalisme et l’État.

« À contre-Progrès » ?

« Les véritables alternatives sont à vrai dire catastrophiques : elles impliquent non-seulement des changements dans les institutions sociales, les objectifs et les politiques établis mais aussi leur disparition pure et simple. Cette nouvelle direction du progrès menace en vérité l’ensemble de la société. Même si elle tend vers le point de non-retour, qui est, historiquement, celui du changement qualitatif, la société industrielle mobilise toute ses ressources contre cette éventualité. »

Herbert Marcuse, Le problème du changement social dans la société technologique.

Ce qui se joue dans cette lutte idéologique concernant le TGV ou TAV, ce n’est pas seulement la construction d’un train, mais la question de la rationalité technologique du capitalisme et son application directe dans la vie quotidienne. La construction de cette ligne de train, qui rencontre une contestation de plus en plus massive et de plus en plus offensive, aura mobilisé jusqu’ici tout ce que la société capitaliste possède d’infrastructures idéologiques, politiques, et donc policières et même militaires pour exorciser cette opposition féroce qu’elle se refuse à ne serait-ce que comprendre. Si ce sont la police et les chasseurs alpins qui protègent aujourd’hui systématiquement le chantier de construction du TAV, c’est parce que tous les moyens de propagande, et de répression préventive (incluant les techniques les plus modernes de manipulation publicitaire, de propagande et de marketing) ont été mobilisées… en vain.

La force de cette rationalité de la technique, qui modèle en fin de compte nos façons de penser et même de voir le monde consiste à nous laisser croire que le cours du progrès technique, et que les innovations en matière de technologie sont neutres, ou vont forcément de pair avec le progrès social. Ce mythe est aussi bien entretenu par les économistes et politiciens libéraux les plus chevronnés, un bon nombre de réactionnaires (justement), que par la militance gauchiste et sa vieille rhétorique marxiste. La société moderne donne à voir franchement à quel point l’idée selon laquelle « le progrès est nécessairement le sens de l’histoire » constitue un fantasme positiviste particulièrement éculé.

D’abord parce que la critique de l’utopie technologique du capitalisme a été refoulée. Sa force est aussi d’avoir réussi à réconcilier des valeurs et des forces traditionnellement vues comme antagonistes (comme le Travail et le Capital), mais aussi des tendances oppositionnelles autrefois marquées : comment serait-il possible sinon que dans quasiment tout le spectre politique traditionnel, de la droite populiste à l’extrême-gauche parlementaire, on ne trouve rien à dire, sinon des louanges ou des platitudes, concernant ce projet de construction de TGV/TAV et la contestation qu’il rencontre depuis des années.

Les concepts mêmes de « modernité », de « progrès », ou « d’avenir » ont été si vidés de leur substance théorique et de leur charge critique qu’il est devenu possible pour des tendances politiques vues comme irréconciliables de s’accorder sur l’essentiel à partir de la définition de ces catégories devenues parfaitement inopérantes.

Entre gauchisme et tentation réactionnaire : les écueils d’une lutte moderne contre le capital et l’État

Outre une expression parfois mal assumée de remugles passéistes et de nostalgie pour la vallée de Suse, quelques frasques teintés de relents réactionnaires pour ses verts pâturages, ses petits villages et ses résident-e-s au mode de vie si typiquement champêtre et « proche de la nature », un autre aspect de cette lutte a été le besoin manifesté par la frange la plus avancée du gauchisme d’y faire la police.

En terme de rappel à l’ordre, il faudra compter sur cette perle postée sur Indymedia Italia le 15 août 2011, qui s’en prend aux « punks à chiens existentialistes » à qui on reproche soit d’être là pour se battre contre le TAV comme tout le monde, soit sans doute d’être existentialistes — au choix — notamment donc dans le texte du CSO Askatasuna « Riflessioni sul dodicesimo campeggio No Tav » – « Réflexions sur le douxième campement No Tav », où leurs auteur-e-s expliquent donc tranquillement que « nous devons comprendre que la lutte de la vallée n’est pas faite que de l’inclination existentielle des punks à chiens à brandir leur doigt contre la police […] mais […] par des gens qui paient des impôts et emmènent les enfants à l’école, étudient ou prient [et] travaillent ». Que faudrait-il donc conclure d’un tel lieu commun, sinon que les gauchistes à la sauce Askatasuna préfèrent les gens qui prient et emmènent leurs enfants à l’école aux punks à chiens ou aux anarchistes (qui en plus de ne pas prier, sont rarement solvables, et évidemment ne travaillent jamais et n’emmènent pas leurs enfants à l’école — puisqu’ils n’ont pas d’enfants) ?

Dans la défense rassurante de « l’ordre et de la discipline » dans le mouvement, le parti pris par des organisations telles qu’Askatasuna a clairement été l’hégémonie morale et décisionnelle (même dans une optique confrontionnelle, à déterminer quelle action était censée ou appropriée et lesquelles ne l’étaient pas), et l’enjeu devient alors le pouvoir. Là aussi, la gauche extra-parlementaire en fin de décomposition se cherche un alibi en jouant aux arbitres : là où les staliniens grecs empêchent la foule révoltée de prendre le parlement lors de la dernière grève générale d’octobre 2011 (peut-être par peur qu’il ne soit incendié), les néo-staliniens « autonomes » italiens ont joué aux « militants sérieux » dans un mouvement qu’ils tentent de contrôler pour y faire la pêche aux nouvelles recrues et se refaire une jeunesse mais qui les déborde tant par sa forme que par son contenu, et qu’ils sont donc incapables de comprendre aussi bien théoriquement que pratiquement pour les raisons expliquées plus haut. Plus simplement, ce qui se joue là n’est pas qu’une querelle d’ordre syndical ou même seulement de classe ou la question de savoir au juste qui sont « les vrais gens qui mènent la lutte anti-TAV », mais bien plus de remise en cause du fonctionnement même du processus d’industrialisation et de ce qu’il implique : c’est-à-dire d’une véritable offensive qui transforme le capitalisme en machine de guerre et renforce tout les pouvoirs de l’État.

La société (comme ensemble prétendument pacifié et homogène) devient ainsi plus visiblement ce qu’elle était déjà essentiellement : un faux semblant de l’État, lui toujours prêt à sortir les armes et à montrer les crocs lorsqu’un axe des flux de marchandises est sous le coup d’une menace. Ce peut être une grève générale à l’échelle d’une nation, et ce peut être le mouvement No-Tav sur une frontière. Dans les deux cas, c’est un mouvement qui paralyse un pan de l’économie et jette un pavé dans les rouages.

Mais bien plus qu’un simple mouvement « anti-capitaliste », le mouvement No-Tav rencontre sans doute un tel engouement spontané et international parce qu’il touche à tout ce que la vie quotidienne dans la société capitaliste a de plus insupportable : destructions de la nature comme habitat humain et comme ensemble vivant, restructurations permanentes et dégradations exponentielles des conditions d’existence, exodes quelconques, et répressions féroces de toutes contestations ou révoltes autonomes.

… psychose sociale de la vitesse et destruction de la nature

« Les maîtres de la société sont obligés maintenant de parler de la pollution, et pour la combattre (car ils vivent, après tout, sur la même planète que nous ; voilà le seul sens auquel on peut admettre que le développement du capitalisme a réalisé effectivement une certaine fusion des classes) et pour la dissimuler : car la simple vérité des nuisances et des risques présents suffit pour constituer un immense facteur de révolte, une exigence matérialiste des exploités, tout aussi vitale que l’a été la lutte des prolétaires du XIXe siècle pour la possibilité de manger. »

Guy Debord, La planète malade.

Entre les jeunes actionnaires toujours plus assoiffés de chiffres qui défilent à 200 à l’heure mais qui revendiquent leur voiture « hybride » (« mi-pétrole, mi-nucléaire ») et leur mode de vie « bio », les jet-setters et les animateurs télé défoncés à la cockaïne qui font des stages de désintoxication à la campagne pour y rechercher le « terroir » et le « local », une jeunesse dorée fascinée par un modèle de réussite fait de flambe et de consommation ostentatoire mais toujours plus attirée par les artificiels « espaces verts » urbains, dans les images d’environnements domestiqués et autres erzats de « nature », le nouvel « exode urbain » de cette petite bourgeoisie qui vient gentrifier les banlieues et les campagnes en quête « d’humanité et de nature », le capitalisme génère chez ses enfants les plus gâtés un ennui et une sensation de vide qui ne peut être compensée que par une quête absurde d’intensité et de vitesse (dont le pendant « vert » est le bobo bio et ses quêtes mystiques) dans laquelle l’illusion d’être « proche de la nature » constitue le plus rassurant des palliatifs dans des villes où tout en a été parfaitement chassé, dégradé et détruit. Les marchandises doivent aller et venir toujours plus vite au milieux des plantes en plastiques et des micro-forêts enfermées dans des cages en béton, le capital circuler toujours plus vite à mesure que se déverse tout les flots de déchets toxiques dans les airs, sur la terre, dans les océans, les rivières et les mers, etc. Cette fuite en avant de la société reflète en fait le dépérissement de l’économie et son expression culturelle la plus grotesque : le mépris de la nature « teinté de vert » (où le « réformisme écolo » façon capitalisme vert ne représente en fait qu’une autre facette guimauve de la bourgeoisie éprise de ses propres états d’âme pour les conséquences de son mode de vie, et qui croit encore pouvoir se survivre), la haine des faibles sous couvert de « plaisir » ou de « réussite », le machisme le plus caricatural, le culte de l’apparence, la fascination morbide et le fétichisme de la violence (comme simple défouloir) ou son rejet abstrait et dogmatique, et évidemment les tentations réactionnaires, etc. Ces attitudes et ces visions du monde correspondent parfaitement à la morale dominante faite de darwinisme social et d’individualisme libéral dans laquelle seul-e-s ceux et celles qui « s’adaptent » survivent. Et c’est là que l’évidence crève les yeux : tout le monde ne peut pas manger « bio » ni s’acheter une maison ou une ferme à la campagne avec panneaux solaires. Et ce paradigme s’exprime aujourd’hui sous ses aspects les plus brutaux précisément parce que le capitalisme est pourrissant.

Et il implique nécessairement la destruction de la nature : l’écocide. À la bagnole et son idéologie la pollution de l’air et les milliers de morts sur les routes chaque année, aux milliers de produits cosmétiques et aux abats-faim de l’alimentation polluée l’empoisonnement des corps, une santé toujours plus fragile, et l’exploitation animale nécessairement industrielle et son évidente barbarie, et donc par conséquent l’empoisonnement des terres, de l’air et des mers à cause du lisier de cochon, du méthane des vaches (qui représente plus de gaz à effets de serre en europe que tout le trafic automobile réuni) mais aussi les nuisances liées au transport, et pas seulement la pollution stricto sensu mais le bruit incessant des machines et du travail aliéné, les paysages dévisagés, etc. Et au TGV ou TAV, son corolaire si évident et pourtant rarement abordé :

L’énergie nucléaire

« Procuste en tenue moderne, le savant en recherches nucléaires préparera le lit sur lequel l’humanité devra coucher ; et si l’humanité n’y est pas adaptée, ma foi, ce sera tant pis pour l’humanité. »

Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes.

Car en effet, dans un monde tel que celui là, la multiplication des lignes de train à grande vitesse ne peut que justifier encore et toujours la course à l’énergie nucléaire et la construction de nouvelles centrales, de nouveaux réacteurs (comme l’EPR de Flamanville, dont même les socio-démocrates avouent désormais ouvertement vouloir poursuivre la construction), etc. Et c’est bien l’atome et son exploitation qui scelle aujourd’hui le sale tableau d’une société écocidaire où la vitesse et les TGV (et ce qu’ils transportent : principalement des cadres supérieurs, des bourgeois et des marchandises) tournent à l’uranium : toujours plus de déchets intraitables qui sont autant de dettes sur tout projet de société future. Parce que là où l’air et le sol sont irradiés, on ne construit pas une société libérée de l’État, des classes et de toutes les autres dominations.

La lutte contre le TAV, comme la lutte contre le nucléaire ne sont qu’une seule et même lutte contre l’écocide capitaliste et étatique.

Et il faudra bien en finir, d’une manière ou d’une autre.
Et plus ça durera, plus ce sera dur.

Le Cri du Dodo, 28 octobre 2011.

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